• Récit de mon papa, fin

    Jeudi le 18 février 2016 

    10 heures sur mon balcon il fait 5°

    Récit de mon papa, fin 

    et voici le coup d'œil par ma fenêtre

     

     

     

    Récit de mon papa, fin

    Suite et fin du récit de mon papa –14-

     

    Au contrôle douanier à Schaffhouse j'ai expliqué à l'homme de la police des étrangers que j'étais sans moyens et je lui demandais à qui je pouvais m'adresser pour obtenir un billet de transport pour ma commune d'origine. J'ai dû me rendre avec le policier dans une grande maison grise, où l'on m'avait donné (c'était l'heure du dîner) une gamelle de soupe avec "Spatz". Quand la pause de midi était terminée et que les bureaux étaient à nouveau ouverts j'ai obtenu le billet de train gratuit pour ma commune d'origine, commune que je n'avais encore jamais vue. Il s'agissait d'un billet pour "prisonniers libérés", sans accompagnateur. Cela ne me touchait pas, je ne connaissais pas du tout ces billets de chemins de fer. Mais j'ai entendu une fois quelqu'un dans le wagon dires "qu'a donc pu faire ce jeune homme pour avoir été déjà en prison" ?

    Celui qui avait parlé était surement un maître d'école car il parlait le bon Allemand, il pensait certainement qu'ainsi je ne comprendrai pas ce qu'il disait. Mais c'est exactement le contraire qui était la réalité, je ne comprenais pas un traître mot du dialecte, à la maison nous avions toujours parlé le bon Allemand !

    Mon souper consistait d'un cervelas, c'est tout ce que j'ai pu m'offrir avec ce qui me restait en argent Suisse.

    Quand je suis arrivé à la gare de ma commune d'origine il faisait déjà nuit. Il est difficile de s'orienter dans la nuit, mais cela l'est encore bien plus si on se trouve à un endroit qui nous est complètement inconnu. J'allais en direction des lumières en me disant que ce devait être la localité. Supposant que les gens ne me comprendraient pas, je ne cherchais même pas à poser une question aux gens que je croisais, car une première tentative s'était soldé par un regard bête de celui à qui je m'adressais avant qu'il ne poursuive son chemin.

    Comme on était en printemps je ne craignais pas de dormir d'un someil du juste dans les bras de dame nature.

    Le lendemain j'ai trouvé le village et j'y ai trouvé ma parentèle inconnue. C'étaient des gens sympathiques qui ne semblaient vivre que pour le travail. En un premier temps tout me semblait très bizarre spécialement la vie de famille, quelle grande différence avec l'endroit où j'ai grandi. Là-bas il y avait une vie de famille idéale, amour fraternel, hospitalité, ici une incompréhensible différence. J'ai été témoin comment on n'avait même pas prié un frère venu en visite de partager leur repas, bien qu'on savait parfaitement qu'il n'avait pas encore mangé.  Comme je ne voulais pas être considéré comme la cinquième roue du char, je mettais la main à la pâte partout où je le pouvais, en attendant de recevoir un ordre de marche pour l'Ecole de Recrues, ce qui ne tardait d'ailleurs pas.

    Cela ne faisait même pas quelques mois que j'étais dans ma patrie, que je recevais un commandement de payer pour les impôts militaires arriérés !

    D'où prendre l'argent pour payer cela ? J'était arrivé en Suisse  sans capital et sans ressources. Je me rendis donc auprès du le commandement d'armée afin de protester contre cette exigence, selon moi injuste. Pourquoi cet impôt n'était-il pas prélevé par les organes Suisses en Russie ? Pourquoi gratifiait-on le rapatrié tout de suite avec ce cadeau ? Quelque chose ne devait pas jouer.

    Le commandant de corps me disait de manière laconique, ma fois, si vous n'êtes pas en mesure de payer il vous faut payer le montant en travaillant. Quand je lui ai demandai comment cela se passait, il m'a dit : "en tapant des tapis à la caserne".

    Je me suis souvenu que mon oncle était venu en Suisse pour quelques mois, en 1905, lors de la révolution Russe et qu'à lui aussi on réclamait environs SFR 700 d'impôts militaires et que ce même commandant de corps (qui était son copain d'école) lui avait conseillé de ne s'annoncer à nulle part, qu'il était en visite en Suisse et avait l'intention d'aller un peu partout. En son temps mon oncle avait suivi ce conseil et il s'en était tiré avec quelques bouteilles de vin que les deux amis avaient vidées ensemble.

    Après m'être imaginé comment un tel battage de tapis pouvait se dérouler je dis après une pause : "Monsieur X donnez-moi donc aussi un bon conseil, comme en  son temps à mon oncle F ". "Qui est votre oncle ?" disait-il et il continuait "c'est quand-même pas celui à qui je pense", "mais oui, c'est exactement celui-ci". Sur quoi Monsieur X avait trouvé une solution, pas sans s'être d'abord informé comment allait mon oncle et de ce qu'il faisait, il retournait le commandement de payer et écrivit au dos de celui-ci, de sa propre main : "payable 3 mois après conclusion de la paix". Cela me laissait tout de même un délai de payement.

    Ensuite j'ai dû faire l'école de recrue, j'avais 28 ans et je me trouvais incorporé avec des jeunes de 19 ans. Nous étions en tout quatre Suisses de l'étranger dans cette situation et on nous chicanait sans cesse.Récit de mon papa, fin

    Un exemple, dans leur chambre. les sous-officiers avaient fait une bataille de papiers, quand leur jeu était terminé il fallait remettre la chambre en ordre, c'est naturellement nous autres, les quatre Suisses de l'étranger qui étaient désignés pour le faire, après avoir vu de quoi il s'agissait nous avions refusé cet ordre. Sur quoi nous étions cités chez le capitaine. Celui-ci nous informait alors que nous devions obéir strictement à tout ordre d'un officier, etc, etc. je me suis permis alors de remarquer que cela n'était pas toujours possible, si par exemple le caporal avait donné l'ordre "fusilier Pinkerli pend-toi" ! le capitaine me toisa d'un regard réprobateur et dit : estimez-vous heureux que l'école de recrue vient de commencer, sans quoi ce genre de réflexion aurait suscité une punition.

    Quand j'allais à l'école je pouvais me vanter d'être doté d'une possibilité de compréhension extraordinaire et d'avoir tout ce qu'il fallait dans le cerveau pour enregistrer ce que j'entendais et que je voyais. A l'école de recrue toutes ces qualités ont refusé de fonctionner, j'en donnais la faute au changement d'air…

    Ma mémoire en ce qui concernait les uniformes et les Récit de mon papa, fininsignes ou grades me lâchait complètement. Il n'était pas facile de distinguer les différentes uniformes et grades, il y avait des anciens et des nouveaux… Bref, je faisais le singe, pardon, je prenais position devant n'importe quel contrôleur des CFF, facteur ou employé du gaz… Comme je prenais l'air sérieux, comme on me l'avais appris – c'est drôle, ça je ne l'ai pas oublié – je suis devenu rapidement la risée de toute la population, j'ai donc préféré rester à l'intérieur de l'enceinte de la caserne. De toute manière, qu'aurai-je pu faire avec mes 50 centimes de solde par jour! Impossible de faire des folies, sortir tous les soirs, fumer et même savourer un verre de bière... 

    Le dimanche, notre compagnie allait au culte à l'église de Niedeck et j'ai constaté que le curé débité plus de phrases politiques que religieuses, aussi j'ai décidé qu'à l'avenir je resterais à la caserne, en corvée de patates, ce que je préférais aux conneries politico-religieuses.

    Entre-temps la grande marche était arrivée, on est parti deRécit de mon papa, fin bonne heure, au début cela était assez agréable, mais vers midi la chaleur devenait insupportable, cela n'aurait pas été trop mal si on avait eu des habits adaptés au temps qu'il faisait. Je me suis longtemps posé la question, pour quelles raisons les soldats Suisses doivent-ils porter le même uniforme été comme hiver ! Je ne l'ai jamais compris, d'abord j'avais pensé que l'on voulait les endurcir, mais cette théorie ne correspondait pas à la pratique, on aurait dû faire exactement le contraire. Jusqu'ici je ne connaissais que les soldats russes et je trouvais que c'était pour le soldat, en tant qu'homme, plus agréable de se balader en été dans des habits plus légers. Subitement c'était la pause, j'étais trop fatigué pour manger, je n'étais pas habitué à subir de tels fatigues sur commande. Tous les soldats posaient leur sac au dos parterre et se couchaient à côté, seul les officiers restaient debout. Sur quoi mon voisin – un Suisse de l'étranger comme moi – citait :: "Tous se couchèrent, seuls les ânes restèrent debout".

    Cette marche s'est terminée sans rien de spécial, sauf que, quand nous sommes arrivés à la caserne, et que chacun était heureux de pouvoir prendre une douche fraîche,  on a entendu: "à droite, direction Allmend pour la théorie de terrain". Arrivés à l'Allmend on a dû se mettre en ligne et on attendait ce qui allait arriver. Mon voisin, un Suisse d'Angleterre m'avait dit, j'arrête cette connerie, j'ai faim et je veux aller à la caserne le plus rapidement possible. Il n'avait pas fini de parler qu'il s'est effondré de tout son long parterre, comme un arbre qu'on aurait scié, il avait bien repairé le terrain pour être sûr qu'il était favorable à son coup de théâtre. Il avait un grand talent de comédien. Après la chute de la recrue, le caporal-infirmier est immédiatement arrivé pour s'occuper de l'homme "évanoui" ils l'ont mis à l'ombre des arbre. Tout d'abord j'ai crû moi aussi qu'il était évanoui car son visage était tout pâle.

    Arrivés à la caserne, celui qui s'était "évanoui" avait déjà pris sa douche, en me croisant dans le couloir il me dit gaiment "hein, qu'est-ce que je t'ai dit" !

    Je me suis foulé la cheville gauche, en faisant un exercice, j'ai dû faire des compresses pour me soigner. Après quelques jours je pouvais de nouveau marcher, la foulure n'était pas bien grâve. On m'avait dispensé des pas de course, un jour on m'avait quand-même obligé à courir avec tout le paquetage et le fusil sur le dos. Quand je n'en pouvais plus j'ai jeté le sac parterre et je me suis assis dessus en attente de ce qui allait se produire. Le caporal qui nous commandait avait lui-même la langue qui lui pendait hors de la bouche, comme un pendu. Finalement le lieutenant criait, "que faites-vous, caporal P", celui-ci répondait : "Pas de course mon lieutenant" - "pendant combien de temps ?" - "une heure et quart". Il s'est avéré alors que le caporal avait mal compris, au lieu d'un quart d'heure il avait compris une heure un quart !

    Récit de mon papa, finJe m'étais abîmé l'estomac quand j'étais en prison avec leurs jours de famine, aussi la nourriture de la caserne n'était pas pour arranger les choses. Non pas que la qualité n'aurait pas été bonne, au contraire, je trouvais tout très bon, et quand on est toute la journée à l'air pure on ressent la faim. Si on mangeait normalement à midi ou au souper, on avait pas suffisamment, on arrivait généralement pas à se resservir, car tous les autres s'étaient déjà servis deux à trois fois.

    Je renonçais à prendre le casse-croûte qu'on m'avait conseillé, pour ne pas être la risée des copains.

    Un beau jour je n'arrivais tout simplement plus à suivre, on m'a mis à l'infirmerie et une semaine plus tard à l'hôpital de Tiefenau. Après plus de trois mois de séjour à l'hôpital
     j'ai passé devant la commission qui m'a déclarée "non apte au service militaire". J'avais presque fr. 500.— quand j'ai quitté l'hôpital pour aller à la recherche d'un travail. Quel travail pourrais-je faire, quelle place trouver, sans certificats ?

    Une place dans mon métier n'entrait pas en ligne de compte, je ne possédais aucun certificat ou attestation.

    Je ne veux pas entrer dans tous les détails des ennuis que j'ai eu à subir. Mais j'ai dû constater à maintes reprises une chose, que je suis né dans un autre monde, que j'ai eu une éducation toute différente. Une éducation franche et droite, avec de la politesse et de la modestie. C'est avec horreur que j'ai dû constater que mon entourage n'avait que très peu de ces vertus, car c'est avec hypocrisie et insolence qu'elle opérait et c'est surtout la fausse ambition qui florissait.

    J'ai beaucoup réfléchi sur les avantages et désavantages de mon éducation et finalement j'en suis arrivé à la conviction qu'avec insolence, hypocrisie mêles à une forte dose de fausses ambitions on arrivait de nos jours beaucoup plus loin ! Des gens avec des qualités comme les miennes, sont considérés comme s'ils avaient des complexes et ils étaient taxés de psychopathes. J'ai pu constater à chaque pas de mon cheminement, que celui qui avait ce qu'on appelle vulgairement une grande gueule était bien mieux armé pour la vie que cet autre qui possédait pourtant plus de connaissances, mais qui n'avait pas de "grande gueule.

     

    Récit de mon papa, fin

     

     

    « Suite du récit de mon pèreC'est encore l'hiver »

  • Commentaires

    1
    Vendredi 19 Février 2016 à 12:41

    Oh comme le dernier paragraphe est tristement vrai et encore actuellement hélas....

    Bonne fin de semaine.

    2
    Samedi 20 Février 2016 à 08:51
    nays&

    Bonjour Erwin

    c'est en entendant la pluie chanter sur le toit que je lis les aventures de ton papa
    il en a vu de toutes les couleurs...j'aime bien le type " comédien  qui s'affale bien là où il faut

    et la conclusion bien vraie mais quand ce n'est pas dans notre propre nature d'avoir une grande gueule !

    passe un bon WE Erwin

    bises *

    3
    Samedi 20 Février 2016 à 19:01

    Après 4 jours sans internet (quel manque pour un simple câble décroché), j'ai retrouvé avec plaisir les 2 suites ... et ma déception de comprendre qu'en Suisse, comme ailleurs, c'était pas "tellement mieux"! Cela m'a rappelé l'ambiance de l'Ecole de recrues que m'avait décrit le "Chéri" de mes 17 ans!

    Apparemment, les écrits se terminent avec ces quelques réflexions de ton Père. Et pour la suite ... ???

    Avec ma question, je te dis mon amitié. Miette

     

    4
    Dimanche 21 Février 2016 à 10:20

    Bonjour Miette,

    j'ai encore un texte de mon papa, son œil sur le monde mais je ne sais pas encore si je veux le publier... il est assez avant-gardiste pour ne ps dire plus... 

    Bon dimanche

    Erwin 

    5
    Vendredi 26 Février 2016 à 08:11

    Bonjour Erwin,

    J'ai beaucoup aimé la biographie de ton Père. Entre autres talents celui de la narration de ses souvenirs est particulièrement savoureux et saupoudré d'humour juste ce qu'il faut.

    As tu retouché ici ou là une tournure de phrase ?

    Félicitation et bravo !

    Cordialement

    Pierre

    6
    Vendredi 26 Février 2016 à 11:48

    Bonjour Pierre,  naturellement je n'ai pas retouché le sens du récit de mon père. Je l'ai traduit de l'allemand et il se peut que certains passages ne disent peut-être pas exactement ce que mon papa a voulu dire, mais ce n'est pas sciemment voulu.

    Erwin  

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